lettrinec5e qu'elle jouait au piano n'avait pas d'importance. Elle n'y mettait qu'un coeur lointain, abreuvé à d'autres sources. Les notes lui déferlaient des doigts comme des souvenirs ou des messages sans destinataire.

Ainsi il arrivait que s'approchant sans bruit, il entende et s'écrie :

- Oh, elle est belle la sonate, la sonate au clair de lune.

Elle levait alors des yeux barrés et répondait du ton de son octave :

- Non, non, je l'ai écrite ce matin, je l'ai rêvée hier.

Et tant d'indulgence dans son sourire qu'il en restait confondu.

- C'est bien la sonate, répétait-il, je la connais, la vraie du vrai compositeur.

Mais elle secouait encore la tête, une balance sensitive, et jouait toujours.

Alors il s'agitait, ne savait plus, hésitait à la frapper, hésitait à l'adorer comme une idole, accroupi. Il aurait voulu tout faire. Il disait, il faut trancher.

Elle frémissait sous ce mot, trancher, son cou tige de fleur vacillait déjà comme celui des reines qu'on va décapiter. Et tandis qu'elle jouait quand même, d'encore plus loin, d'encore plus tard, il disait vrai ou faux, partir ou rester, touche blanche ou touche noire, il avait oublié que l'on peut avoir raison à deux, allongés sur le même rail.