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Un jour, sur ses longs pieds, allait, je ne sais où,
Mon père, ce héron au sourire si doux,
Suivi d’un seul housard emmanché d’un long cou.
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,
Parcourait à cheval, le soir d’une bataille,
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
Il côtoyait une rivière.
Il lui sembla dans l’ombre entendre un faible bruit.
C’était un Espagnol de l’armée en déroute
Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,
Ma commère la Carpe y faisait mille tours,
Avec le Brochet son compère.
Râlant, brisé, livide, et mort plus qu’à moitié,
Et qui disait : « À boire ! à boire par pitié ! »
Il vivait de régime et mangeait à ses heures.
Mon père, ému, tendit à son housard fidèle
Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,
Et dit : « Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé. »
Le mets ne lui plut pas ; il s'attendait à mieux,
Et montrait un goût dédaigneux,
Tout à coup, au moment où le housard baissé
Se penchait vers lui, l’homme, une espèce de maure,
Saisit un pistolet qu’il étreignait encore,
Et vise au front mon père en criant : « Caramba ! »
Le coup passa si près que le chapeau tomba
« Moi des tanches ! dit-il ; moi, Héron, que je fasse
Une si pauvre chère ? Et pour qui me prend-on ? »
Et que le cheval fit un écart en arrière.
La faim le prit : il fut tout heureux et tout aise
De rencontrer un limaçon.
« Donne lui tout de même à boire », dit mon père.